APERCU DROITS HUMAINS
LA CRISE ÉCONOMIQUE EST AUSSI UNE CRISE DES DROITS HUMAINS
Irene Khan
http://report2009.amnesy.org/fr/introduction
Le monde a besoin de principes de gouvernance, de
politique et d’économie d’un nouveau type – un système qui fonctionne
pour tous ses habitants et pas seulement pour quelques privilégiés.
C’est une crise alimentaire, une crise de l’emploi, de l’eau salubre,
de la terre et du logement, une crise caractérisée par une escalade des
inégalités et de l’insécurité, de la xénophobie et du racisme, de la
violence et de la répression. Une crise générale et mondiale qui
nécessite des solutions au niveau planétaire, fondées sur la
coopération internationale, les droits humains et l’état de droit.
Malheureusement, les grandes puissances ne se soucient guère que des
seules conséquences financières et économiques ressenties dans le cadre
étroit de leurs frontières, sans s’occuper du désastre qui frappe le
monde dans son ensemble. Lorsqu’elles envisagent une action
internationale, celle-ci se limite à la sphère financière ou économique
et ne rompt en rien avec les erreurs du passé.
Le monde a besoin de principes de gouvernance, de politique et
d’économie d’un nouveau type – un système qui fonctionne pour tous ses
habitants et pas seulement pour quelques privilégiés. Nous avons
besoin, au sommet, d’une impulsion capable de faire bouger les États et
de les faire renoncer à leurs propres intérêts étroits pour s’engager
dans une collaboration multilatérale, afin que les solutions apportées
aux problèmes n’oublient personne et soient exhaustives, durables et
respectueuses des droits humains. Il faut en finir avec les alliances
entre gouvernements et entreprises conclues dans la perspective d’un
enrichissement financier, aux dépens des plus défavorisés. Les accords
de circonstance qui permettent à des régimes répressifs de ne pas avoir
à rendre de comptes n’ont plus lieu d’être.
Les multiples visages de l’inégalité
Les experts sont souvent prompts à souligner que la croissance
économique a permis à des millions d’hommes et de femmes de sortir de
la pauvreté. Mais ceux qui ont été oubliés sont bien plus nombreux
encore, sans compter que les progrès ont été beaucoup trop fragiles
(comme le montre la crise économique actuelle) et le coût en matière de
droits humains trop élevé. Ces dernières années, les droits
fondamentaux de la personne ont trop souvent été relégués à
l’arrière-plan, tandis que le rouleau compresseur de la mondialisation
et de la déréglementation passait sur la planète, lancée dans une
course frénétique à la croissance. Les conséquences d’une telle
attitude sont évidentes : les inégalités, la misère, les phénomènes de
marginalisation et l’insécurité ne cessent de s’aggraver ; ceux et
celles qui entendent protester sont réduits au silence sans vergogne et
en toute impunité ; et les responsables du désastre (gouvernements,
grandes entreprises et institutions financières internationales) n’ont
généralement pas de comptes à rendre pour le rôle qu’ils ont joué
– rôle dont, d’ailleurs, ils ne se repentent guère. Les signes
d’agitation et de violence politique se multiplient, aggravant
l’insécurité dont souffre déjà le monde en raison de conflits
meurtriers, sans que la communauté internationale ne semble capable ou
désireuse d’y mettre un terme. De fait, nous sommes assis sur une
poudrière d’inégalités, d’injustice et d’insécurité qui est sur le
point d’exploser.
Malgré la croissance économique soutenue qu’ont connue de nombreuses
régions d’Afrique, des millions d’habitants de cette partie du monde
vivent toujours au-dessous du seuil de pauvreté et peinent à satisfaire
leurs besoins les plus élémentaires. L’Amérique latine est probablement
la région la plus inégalitaire du globe. Dans les villes comme dans les
campagnes, des populations défavorisées, notamment indigènes, n’ont
accès ni aux soins de santé, ni à l’eau potable, ni à l’éducation ni à
un logement décent, alors que la croissance économique de leur pays est
spectaculaire. L’Inde, qui est en train de s’imposer comme l’une des
grandes puissances d’Asie, n’a pas pris de mesures permettant de sortir
de la misère de nombreux habitants des villes ou groupes défavorisés
vivant en zone rurale. En Chine, le fossé entre le niveau de vie des
travailleurs ruraux ou migrants et celui des classes urbaines aisées ne
cesse de s’élargir.
La majorité de la population mondiale vit aujourd’hui en milieu urbain
mais, pour plus d’un milliard de personnes, cela signifie vivre dans un
bidonville. En d’autres termes, un citadin sur trois subit des
conditions de logement qui ne sont pas satisfaisantes, est privé de
certains des services les plus essentiels, voire de tous, est exposé en
permanence à l’insécurité, à la violence et au risque d’expulsion.
Soixante pour cent de la population de Nairobi, au Kenya, vit dans des
quartiers d’habitat précaire, dont Kibera, le plus grand bidonville
d’Afrique avec son million d’habitants. Pour citer un autre exemple,
quelque 150 000 Cambodgiens sont menacés d’être expulsés de leur
logement en raison de conflits fonciers, de confiscations de terres, de
projets agro-industriels et d’opérations d’urbanisme.
Effet secondaire de la mondialisation, les inégalités ne se limitent
toutefois pas aux habitants des pays en voie de développement. Comme le
montre un rapport publié en octobre 2008 par l’Organisation de
coopération et de développement économiques (OCDE), dans les pays
industrialisés aussi, la croissance économique a, ces dernières
décennies, profité davantage aux riches qu’aux pauvres. Sur les
30 États membres de l’OCDE, les États-Unis, pays le plus riche du
monde, se rangent ainsi au troisième rang des nations où les disparités
de revenus entre les citoyens sont les plus grandes et où subsiste une
pauvreté endémique.
Que ce soit pour les habitants des favelas de Rio de Janeiro, pour les
Roms d’Europe ou pour d’autres, force est de constater que, bien
souvent, la pauvreté est le fruit de politiques plus ou moins
ouvertement discriminatoires qui marginalisent et excluent certaines
catégories de la population, et qui sont mises en oeuvre sous la
houlette ou avec l’aval des gouvernements, avec la complicité d’acteurs
du monde de l’entreprise et de particuliers. Ce n’est pas une
coïncidence si une grande partie des pauvres de la planète sont des
femmes, des migrants ou des personnes appartenant à des minorités
ethniques ou religieuses. Ce n’est pas un hasard si la mortalité
maternelle reste l’une des principales causes de décès, alors qu’il
suffirait de mettre un peu d’argent dans des services d’urgence
obstétricale pour sauver des centaines de milliers de femmes en âge de
procréer.
Le sort bien souvent réservé aux communautés indigènes est significatif
de la collusion entre les États et le monde des affaires, qui s’allient
pour spolier certains groupes de leurs terres et de leurs ressources
naturelles, les réduisant ainsi à la misère. En Bolivie, par exemple,
de nombreuses familles de Guaranis de la région du Chaco vivent
aujourd’hui dans des conditions décrites par la Commission
interaméricaine des droits de l’homme comme relevant de l’esclavage. Au
lendemain de sa visite au Brésil, en août 2008, le rapporteur spécial
des Nations unies sur la situation des droits de l’homme et des
libertés fondamentales des populations autochtones a critiqué la
discrimination persistante qui préside à la définition de l’action
gouvernementale, à la mise en oeuvre des services et à l’administration
de la justice, au détriment des peuples indigènes de ce pays.
L’inégalité touche même le système judiciaire. Cherchant à renforcer
l’économie de marché et à favoriser les investissements du secteur
privé et des entreprises étrangères, les institutions financières
internationales ont apporté dans un certain nombre de pays en voie de
développement des fonds destinés à la réforme juridique du secteur
commercial. Mais aucune initiative comparable n’a été prise pour que
les personnes démunies puissent faire valoir leurs droits et demander
réparation devant les tribunaux pour les atteintes aux droits humains
commises par les pouvoirs publics ou les entreprises. Selon la
Commission des Nations unies pour la démarginalisation des pauvres par
le droit, les deux tiers environ de la population de la planète n’ont
pas véritablement accès à la justice.
Une insécurité multiforme
La récession économique est propice à un certain nombre de facteurs,
dont la convergence risque de se traduire par une augmentation du
nombre d’êtres humains vivant dans la pauvreté et dont les droits
fondamentaux sont bafoués. D’une part, les politiques d’ajustement
structurel préconisées par le Fonds monétaire international (FMI) et la
Banque mondiale jusqu’à la fin des années 1990 ont fini par avoir
raison des filets de sécurité sociale qui avaient été mis en place,
aussi bien dans les pays développés que dans les pays en voie de
développement. Ces politiques avaient pour objectif de créer au sein
des États des conditions favorables à une économie de libre-échange et
d’ouvrir les marchés nationaux au commerce international. Elles ont
encouragé le modèle d’un État aux responsabilités réduites, les
gouvernements sacrifiant au marché leurs obligations en matière de
droits sociaux et économiques. Non seulement les politiques
d’ajustement structurel ont ainsi favorisé la libéralisation
économique, mais elles ont également encouragé les dirigeants à
privatiser les services publics, à déréguler les relations dans le
monde du travail et à amputer les mécanismes de sécurité sociale. La
facturation de frais aux usagers, préconisée par la Banque mondiale et
le FMI dans des domaines comme l’enseignement ou les soins médicaux, a
souvent eu pour effet de placer les services concernés hors de portée
des plus pauvres. À l’heure actuelle, alors que l’économie est au bord
du chaos et que le chômage est en hausse, nombreux sont les habitants
de la planète qui se retrouvent privés d’une partie, voire de la
totalité, de leurs revenus et, de surcroît, dépourvus d’un système
d’aide sociale susceptible de leur permettre d’affronter ces temps
difficiles.
On constate d’autre part que l’insécurité alimentaire au niveau
mondial, malgré son extrême gravité, ne retient pas suffisamment
l’attention de la communauté internationale. Selon l’Organisation des
Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), près d’un
milliard d’êtres humains souffrent de la faim et de malnutrition. La
faim dans le monde a progressé à grands pas, en raison de pénuries
alimentaires qui sont le fruit de décennies de sous-investissement dans
l’agriculture, de politiques commerciales encourageant le dumping et
donc la ruine des agriculteurs locaux, d’un changement climatique qui
se traduit notamment par un manque d’eau de plus en plus critique et
une érosion accélérée des sols, d’une pression démographique
croissante, d’une hausse du prix de l’énergie et de la ruée sur les
biocarburants.
Dans bien des pays, la crise alimentaire est aggravée par des pratiques
discriminatoires et des manipulations politiques au niveau de la
distribution des denrées, par les obstacles mis à l’acheminement d’une
aide humanitaire pourtant indispensable, ainsi que par l’insécurité et
les conflits armés, qui interdisent ou gênent les activités agricoles
et empêchent les populations d’avoir accès aux moyens nécessaires à la
production ou à l’achat de nourriture. Au Zimbabwe, où cinq millions de
personnes étaient dépendantes de l’aide alimentaire à la fin de l’année
2008, le gouvernement se servait de celle-ci comme d’une arme contre
ses opposants politiques. En Corée du Nord, l’aide alimentaire était
délibérément limitée par les autorités pour opprimer la population et
la maintenir dans une situation de disette chronique. La tactique de la
terre brûlée employée par les forces armées soudanaises et les milices
janjawids alliées dans le cadre des opérations anti-insurrectionnelles
a fait de nombreuses victimes parmi la population du Darfour, qui voit
également disparaître ses moyens de subsistance. Dans le nord du Sri
Lanka, les civils déplacés pris au piège par le conflit qui ravage la
région ont été privés d’aide alimentaire et, plus généralement,
d’assistance humanitaire, parce que les rebelles des Tigres libérateurs
de l’Eelam tamoul (LTTE) empêchaient quiconque de partir et que les
forces armées régulières refusaient d’autoriser les organisations
humanitaires à intervenir librement dans le secteur. L’un des exemples
les plus scandaleux de non-respect du droit à la nourriture relevés en
2008 reste cependant celui du Myanmar où, au lendemain du passage du
cyclone Nargis, les autorités ont refusé pendant trois semaines de
permettre l’acheminement d’une aide internationale pourtant
indispensable aux quelque 2 400 000 rescapés, alors que, au même
moment, le gouvernement consacrait l’essentiel de ses moyens à la
promotion d’un simulacre de référendum sur une constitution de
pacotille.
Pendant ce temps, sur fond d’augmentation du prix des denrées
alimentaires, les pays dont la croissance était tirée par les
exportations licencient des centaines de milliers de travailleurs
étrangers et le protectionnisme économique refait surface. Or les fonds
transférés chaque année dans le monde par les travailleurs expatriés,
qui représentent quelque 200 milliards de dollars des États-Unis
(plusieurs fois le montant de l’aide au développement accordée à
l’échelle planétaire), constituent une importante source de revenus
pour toute une série de nations pauvres ou relativement modestes, comme
le Bangladesh, les Philippines, le Kenya ou encore le Mexique. Une
baisse des transferts de l’étranger implique une baisse de revenus de
ces pays, qui disposent donc de moins d’argent à investir dans les
produits et les services essentiels. Dans certains pays, qui plus est,
la fermeture de grands marchés de main-d’oeuvre à l’étranger contraint
un nombre croissant de jeunes gens à rester dans leurs villages, sans
travail, amers et déçus – autant de proies faciles pour les apôtres de
l’extrémisme politique et de la violence.
Et tandis que le marché du travail, partout, se contracte, la pression
qui pousse à émigrer ne cesse de croître et les pays « d’accueil » ont
recours à des méthodes toujours plus dures pour fermer l’accès à leur
territoire. Je me suis rendue en juin 2008 au cimetière public de
Tenerife, dans les îles Canaries, où j’ai pu voir les tombes anonymes
de ces Africains morts pour avoir voulu gagner l’Espagne. Durant la
seule année 2008, 67 000 personnes ont réalisé la périlleuse traversée
de la Méditerranée vers l’Europe, sans que l’on sache exactement
combien ont péri noyées dans l’aventure. Celles qui ont réussi vivent
dans l’ombre, sans papiers, vulnérables à l’exploitation et à tous les
abus, menacées en permanence d’être expulsées après une longue période
de détention, en application de la directive de l’Union européenne sur
le retour des immigrants en séjour irrégulier, adoptée en 2008.
Certains États membres de l’Union, comme l’Espagne, ont conclu des
accords bilatéraux avec des pays africains pour y renvoyer les
candidats à l’immigration, voire pour les empêcher de partir. Comme un
certain nombre d’autres pays, la Mauritanie considère que ces accords
l’autorisent à arrêter arbitrairement, à détenir dans des conditions
déplorables et à expulser sans le moindre recours des cohortes
d’étrangers présents sur son territoire, sans chercher à savoir s’ils
ont l’intention de quitter le pays et alors qu’aucune loi n’interdit de
quitter sans papiers la Mauritanie.
Tandis qu’un nombre croissant d’hommes, de femmes et d’enfants sont
contraints de vivre dans des conditions de plus en plus précaires, les
tensions sociales s’exacerbent. L’Afrique du Sud a été le théâtre en
mai 2008 de l’une des pires explosions de violence raciste et xénophobe
de l’année, qui a fait 60 morts, 600 blessés et des dizaines de
milliers de personnes déplacées, alors que, dans le même temps, des
dizaines de milliers de Zimbabwéens fuyant la violence politique et la
misère venaient se réfugier dans le pays. Bien que les enquêtes
officielles n’aient pas permis d’établir les causes des attaques qui
ont fait toutes ces victimes, la plupart des observateurs estiment
qu’elles sont le fruit de sentiments xénophobes et d’une intense
compétition au sein des différentes catégories de la population pour
l’accès à l’emploi, au logement et aux services sociaux, dans une
situation aggravée par la corruption.
Il ne peut y avoir de reprise économique sans stabilité politique. Or
les mêmes dirigeants de la planète qui s’affairent à mettre en place
des trains de mesures destinées à relancer l’économie mondiale
continuent d’ignorer les conflits meurtriers qui, sur toute la surface
du globe, engendrent des atteintes massives aux droits humains, font
s’enfoncer les gens dans la misère et mettent en péril la stabilité
régionale.
Les conditions économiques et sociales dans la bande de Gaza, un
territoire soumis au blocus et meurtri par les attaques militaires,
sont épouvantables. Les secousses politiques et économiques engendrées
par le conflit en Israël et dans les territoires palestiniens occupés
se ressentent bien au-delà des pays voisins.
Les guerres qui ensanglantent le Darfour et la Somalie se déroulent
dans des régions où les écosystèmes sont fragiles et où les pressions
accrues sur les réserves d’eau, ainsi que la difficulté à nourrir toute
la population, sont à la fois la cause et la conséquence de conflits
qui se prolongent. Les déplacements massifs de populations que ces
guerres entraînent soumettent les pays voisins à une énorme contrainte.
Or ces derniers doivent désormais faire face de surcroît aux
répercussions de la crise économique mondiale.
Dans l’est de la République démocratique du Congo, les rivalités
politiques, jouant sur fond de cupidité, de corruption et d’intérêts
économiques divers, poussent toujours plus loin dans la misère une
population prise dans l’engrenage de la violence. Ce pays qui dispose
de richesses naturelles colossales voit aujourd’hui ses efforts de
reconstruction et de redémarrage stoppés, parce que les investissements
étrangers sont en chute libre dans le contexte du ralentissement
économique.
En Afghanistan, en raison de l’insécurité, les habitants, et plus
particulièrement les femmes, les jeunes filles et les fillettes, ne
bénéficient pas d’un accès suffisant à la nourriture, aux soins de
santé et à l’enseignement. L’insécurité s’est propagée par-delà la
frontière jusqu’au Pakistan, qui souffrait déjà de l’incapacité de son
gouvernement à respecter et à faire respecter les droits humains, à
lutter contre la pauvreté et à combattre le chômage des jeunes,
entraînant ce pays dans une spirale de violence fanatique.
S’il est une leçon à tirer de la crise financière, c’est certainement
que les frontières internationales ne protègent personne des effets
néfastes d’un tel phénomène. Pour mettre fin aux conflits les plus
graves qui secouent la planète et répondre à la menace croissante de la
violence extrémiste, il faut trouver des solutions qui passent par le
respect des droits humains. Ce n’est qu’à ce prix que l’économie
mondiale pourra être remise sur pied.
De la récession à la répression
Nous sommes confrontés à un grave danger : celui de voir la pauvreté
grandissante et la banalisation de conditions socioéconomiques
désastreuses déboucher sur une forte instabilité politique et des
violences de masse. Mais nous risquons aussi de nous retrouver dans une
situation où la récession pourrait s’accompagner d’une répression
accrue, les gouvernements aux abois, en particulier ceux qui ont un
penchant pour l’autoritarisme, agissant avec dureté contre quiconque
s’opposerait à leur politique, formulerait des critiques ou dénoncerait
la corruption ou des orientations économiques fautives.
Nous avons eu en 2008 un aperçu de ce qui pourrait nous attendre en
2009 et dans les années qui vont suivre. Dans beaucoup de pays, lorsque
les gens sont descendus dans la rue pour protester contre la hausse des
prix alimentaires et la mauvaise situation économique, les
manifestations, même les plus pacifiques, ont été durement réprimées.
Cela a été le cas en Tunisie, où la force a été employée pour mettre un
terme aux grèves et aux manifestations, faisant deux morts et de
nombreux blessés. Accusées d’avoir organisé des actions de
protestation, plus de 200 personnes ont été par ailleurs poursuivies en
justice, et certaines ont été condamnées à de lourdes peines
d’emprisonnement. Au Zimbabwe, des opposants politiques, des défenseurs
des droits humains et des syndicalistes ont été agressés, enlevés,
arrêtés, voire tués en toute impunité. Au Cameroun, une centaine de
personnes ont été tuées par balles lors de manifestations violentes, et
un grand nombre de protestataires ont été emprisonnés.
Lorsqu’apparaissent des difficultés économiques et des tensions
politiques, il est nécessaire de faire preuve d’ouverture et de
tolérance, pour que les frustrations et les mécontentements puissent
s’exprimer dans le cadre d’un dialogue constructif, à la recherche de
solutions. Or, bien souvent, ce sont précisément ces moments-là que les
gouvernements choisissent pour restreindre l’espace d’expression de la
société civile. Un peu partout dans le monde, des défenseurs des droits
humains, des journalistes, des juristes, des syndicalistes et d’autres
responsables qui s’expriment au nom de cette société civile sont
harcelés, menacés, agressés, traînés en justice sans la moindre
justification, voire assassinés en toute impunité.
La censure de la presse a également tendance à se renforcer, les
dirigeants cherchant à étouffer toute critique de leur action. Dans de
nombreux pays, cette répression accrue ne fait qu’aggraver les menaces
qui pèsent déjà en temps normal sur les journalistes. Avec
14 journalistes tués depuis 2006, le Sri Lanka constitue un exemple
particulièrement préoccupant à cet égard. L’Iran a pour sa part
renforcé la répression de la liberté d’expression sur Internet, tandis
que l’Égypte et la Syrie n’hésitaient pas à emprisonner les blogueurs.
La Chine, qui avait relâché le contrôle exercé sur les médias à
l’approche des Jeux olympiques de Pékin, s’est ensuite empressée de
renouer avec ses vieilles habitudes, bloquant l’accès à certains sites
et pratiquant d’autres formes de censure. Craignant les critiques à la
veille des élections, le gouvernement malaisien a pour sa part interdit
purement et simplement deux grands journaux d’opposition.
L’ouverture des marchés ne va pas toujours de pair avec l’ouverture des
sociétés. Enhardi par la puissance économique que lui conférait la
flambée des prix du pétrole et du gaz, le gouvernement russe a adopté
ces dernières années une attitude de plus enplus nationaliste et
autoritaire, s’en prenant à ses détracteurs et à la liberté
d’expression. Aujourd’hui, alors que l’économie russe doit faire face,
sur fond de mécontentement croissant de la population, à la chute des
cours du pétrole et à une inflation croissante, ces tendances
répressives ont toutes les chances de s’accentuer.
La Chine continue de sanctionner lourdement tous ceux qui critiquent la
politique et les pratiques des pouvoirs publics. Résultat : la
corruption au sein de l’administration et les agissements coupables des
entreprises ne sont dénoncés que lorsque le scandale ne peut plus être
étouffé. Les dégâts occasionnés sont alors considérables, comme le
montrent les crises successives, il y a quelques années, du SRAS et de
la grippe aviaire, puis de l’épidémie de VIH/sida, ou, plus récemment,
de la mélamine dans les produits à base de lait en poudre. Les
autorités chinoises réagissent alors avec brutalité, multipliant les
exécutions très médiatisées de personnes reconnues coupables de
corruption, mais elles ne déploient guère d’efforts pour changer le
comportement des responsables des entreprises ou des pouvoirs publics.
Des citoyens informés, ayant la capacité de demander des comptes aux
décideurs, constituent une meilleure garantie de bon fonctionnement du
gouvernement et des entreprises. La liberté est un atout, une qualité
qu’il faut encourager plutôt que réprimer, à l’heure où les
gouvernements cherchent à stimuler l’économie.
Une nouvelle forme de direction
Privations, inégalités, injustice, insécurité et oppression sont les
attributs de la pauvreté. Tous ces problèmes se traduisent par des
atteintes aux droits humains auxquelles il est impossible de remédier
par de simples mesures économiques. Ils ne peuvent se résoudre sans une
forte volonté politique. Toute solution exige une large prise en compte
des données politiques, économiques, sociales et environnementales,
dans le respect de tous les droits humains et de l’état de droit. Une
telle approche implique une action collective et de nouvelles méthodes
de direction.
Les États membres du G20 doivent adhérer aux valeurs
universelles, regarder en face leurs propres bilans, peu reluisants, et
en finir avec leur politique du « deux poids, deux mesures » dans le
domaine des droits humains.
La mondialisation économique s’est accompagnée d’une modification des
rapports de force géopolitiques. Une nouvelle génération d’États,
représentés par le G20, revendique aujourd’hui le droit de diriger le
monde. Comptant en son sein la Chine, l’Inde, le Brésil et l’Afrique du
Sud, entre autres puissances économiques émergentes de l’hémisphère
sud, aux côtés de la Russie, des États-Unis et d’autres puissances
économiques occidentales, le G20 prétend représenter le plus fidèlement
possible la répartition des forces politiques et économiques qui
régissent aujourd’hui la planète. C’est peut-être vrai, mais s’ils
veulent vraiment être des leaders mondiaux, les États membres du G20
doivent adhérer aux valeurs universelles, regarder en face leurs
propres bilans, peu reluisants, et en finir avec leur politique du
« deux poids, deux mesures » dans le domaine des droits humains.
Certes, le nouveau gouvernement des États-Unis semble vouloir emprunter
une voie sensiblement différente, en matière de droits humains, de
celle choisie par le gouvernement précédent. On ne peut que se
féliciter de la décision du président Barack Obama, prise dans les
quarante-huit heures suivant son entrée en fonction, de fermer la
prison de Guantánamo d’ici deux ans, de condamner sans ambiguïté la
torture et de mettre un terme à la pratique de la détention secrète
chère à la CIA (les services de renseignement). Le choix des États-Unis
de briguer un siège au sein du Conseil des droits de l’homme des
Nations unies est également un signe encourageant. Il est cependant
trop tôt encore pour savoir si le gouvernement américain saura faire
pression sur des pays comme Israël ou la Chine pour qu’ils respectent
les droits fondamentaux de la personne – comme il le fait sur d’autres
États, tels l’Iran et le Soudan.
L’engagement de l’Union européenne en faveur des droits humains reste
empreint d’ambiguïté. En pointe sur des questions telles que la peine
de mort, la liberté d’expression ou la protection des défenseurs des
droits humains, nombre d’États membres de l’Union sont beaucoup moins
enclins à appliquer les normes internationales de protection des
réfugiés ou de lutte contre le racisme et la discrimination sur leur
propre territoire, ou à reconnaître leur complicité dans le programme de « restitutions » mis en place par la CIA pour déplacer illégalement des personnes soupçonnées de terrorisme.
Le Brésil et le Mexique soutiennent avec vigueur les droits humains sur
la scène internationale, mais ils peinent bien souvent à mettre en
pratique chez eux ce qu’ils prêchent à l’étranger. L’Afrique du Sud
s’est opposée systématiquement à toute mesure internationale
susceptible d’amener le gouvernement du Zimbabwe à renoncer aux
persécutions politiques et aux manipulations électorales. L’Arabie
saoudite retient dans ses prisons des milliers de personnes soupçonnées
de terrorisme qui n’ont jamais été jugées, enferme les dissidents
politiques et limite de façon draconienne les droits des travailleurs
migrants et des femmes. En Chine, le système pénal souffre de graves
dysfonctionnements et les autorités ont recours à la détention
administrative pour faire taire celles et ceux qui les critiquent. La
Chine est en outre le pays du monde qui exécute le plus grand nombre de
condamnés à mort. Le gouvernement russe a autorisé la détention
arbitraire, diverses formes de mauvais traitements dont la torture et
les exécutions extrajudiciaires dans plusieurs régions du nord du
Caucase. Les auteurs de ces actes agissent en toute impunité, tandis
que les personnes qui osent critiquer l’action des pouvoirs publics
sont régulièrement menacées.
Les gouvernements du G20 sont tenus de respecter et de faire respecter
les normes relatives aux droits humains auxquelles la communauté
internationale a souscrit, faute de quoi ils porteront atteinte à leur
propre crédibilité, mettront en cause leur légitimité et feront douter
de leur efficacité. Le G20 a pour mission de trouver une solution à la
crise économique mondiale, mais ses membres assurent en outre que leur
action bénéficiera aux personnes vivant dans la pauvreté. Il ne peut
cependant y avoir de reprise économique durable et équitable que si
celle-ci est fondée, entre autres, sur le respect des droits humains.
Les participants à cette table ronde qui entend diriger le monde ont le
devoir de donner l’exemple, en adoptant eux-mêmes un comportement
irréprochable. Il serait opportun, pour commencer, que les membres du
G20 indiquent clairement que tous les droits humains, qu’ils soient
économiques, sociaux, culturels, civils ou politiques, ont la même
importance. Les États-Unis, par exemple, refusent depuis longtemps de
reconnaître l’existence de droits économiques et sociaux et ne sont pas
partie au Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux
et culturels. La Chine, de son côté, n’a pas ratifié le Pacte
international relatif aux droits civils et politiques. Les
gouvernements de ces deux pays doivent adhérer immédiatement à ces
traités respectifs. Tous les membres du G20 doivent en outre ratifier
le Protocole facultatif se rapportant au Pacte international relatif
aux droits économiques, sociaux et culturels, adopté en décembre 2008
par l’Assemblée générale des Nations unies. L’adhésion à des traités
internationaux n’est cependant qu’une étape indispensable parmi tant
d’autres.
De nouvelles perspectives de changement
Exacerbée par la
situation économique, l’aggravation de la pauvreté dans le monde plaide
en faveur d’un changement radical et urgent dans le domaine des droits
humains, tandis que la crise économique a déclenché une révolution
conceptuelle qui ouvre la voie à des possibilités inédites de mutation
du système.
Les gouvernements doivent investir dans les droits humains avec autant de détermination que dans la croissance économique.
Persuadés que la croissance économique était une panacée et que
personne ne serait oublié, les États se sont dérobés ces vingt
dernières années à leurs obligations en matière de droits humains,
quand ils ne les ont pas purement et simplement reniées, les sacrifiant
aux lois du marché. Avec le reflux, alors que l’édifice prend l’eau de
toutes parts, les gouvernements font aujourd’hui volte-face et parlent
d’une nouvelle architecture financière mondiale et d’un système de
gouvernance internationale, dans lequel l’État jouerait un rôle
renforcé. C’est l’occasion de stopper le mouvement de retrait de l’État
de la sphère sociale et de redessiner un modèle de gouvernement plus
soucieux des droits humains que celui qui prévaut sur la scène
internationale depuis deux décennies. C’est aussi l’occasion de
repenser radicalement le rôle des institutions financières
internationales en termes de respect, de protection et de
concrétisation des droits humains, et notamment des droits économiques
et sociaux.
Les gouvernements doivent investir dans les droits humains avec autant
de détermination que dans la croissance économique. Ils doivent
développer et soutenir les moyens dans les domaines de la santé et de
l’enseignement, mettre fin à la discrimination, donner aux femmes la
capacité de faire valoir leurs droits, mettre en place des normes
universelles et des systèmes permettant d’exiger effectivement des
entreprises qu’elles rendent des comptes en cas d’atteintes aux droits
fondamentaux de la personne, et bâtir des sociétés ouvertes respectant
l’état de droit, fondées sur une forte cohésion, maîtrisant les
problèmes de corruption et à même de demander aux gouvernements qu’ils
répondent de leurs actes. La crise économique ne doit pas servir de
prétexte aux pays les plus riches pour réduire l’aide au développement.
Aujourd’hui, alors que l’économie bat de l’aile, il est
particulièrement important que certains des pays les plus pauvres
puissent bénéficier de l’assistance international et fournir ainsi à
leur population les services de santé, d’éducation, d’assainissement et
de logement.
Les gouvernements doivent également collaborer pour résoudre les
conflits meurtriers qui secouent la planète. Dans un monde où tout est
lié, ignorer une crise pour se concentrer exclusivement sur une autre
est la meilleure façon d’aggraver les deux.
Les gouvernements sauront-ils saisir l’occasion de renforcer les droits
humains ? Les entreprises et les institutions financières
internationales accepteront-elles d’assumer leurs responsabilités en
matière de droits humains ? Les droits fondamentaux de la personne
n’ont pour l’instant guère figuré dans les prescriptions ou les
diagnostics proposés par la communauté internationale.
Nous « exigeons la dignité » pour tous les prisonniers de la pauvreté, car nous voulons qu’on leur donne les moyens de changer leur propre existence.
L’histoire nous apprend que la plupart des luttes qui ont débouché
sur des changements majeurs – comme l’abolition de l’esclavage ou
l’émancipation de la femme – ont démarré non pas à l’initiative des
États mais sous l’impulsion d’hommes et de femmes ordinaires. Qu’il
s’agisse de mettre en place un système de justice internationale, de
contrôler le commerce des armes, d’abolir la peine de mort, de lutter
contre la violence à l’égard des femmes, d’inscrire la pauvreté dans le
monde ou le changement climatique au rang des priorités de la
communauté internationale, les avancées sont en grande partie dues à
l’énergie, à l’ingéniosité et à la persévérance des millions d’hommes
et de femmes qui militent, aux quatre coins du monde.
C’est grâce à la force d’un vrai mouvement populaire que nous
parviendrons à faire pression sur nos dirigeants politiques. Voilà
pourquoi Amnesty International lance en 2009 une nouvelle campagne, en
association avec de nombreux partenaires locaux, nationaux et
internationaux. Sous le mot d’ordre Exigeons la dignité, nous
mobiliserons l’opinion publique pour faire en sorte que les acteurs
nationaux et internationaux soient tenus de rendre des comptes pour
toutes les atteintes aux droits humains qui participent à l’extension
et à l’aggravation de la pauvreté. Nous contesterons les lois,
politiques et pratiques discriminatoires, en exigeant que des mesures
concrètes soient prises pour surmonter les problèmes qui engendrent la
pauvreté. Nous ferons en sorte que l’on entende, au coeur des débats,
la voix des personnes qui vivent dans la pauvreté, en plaidant avec
vigueur pour qu’elles puissent prendre une part active dans les
décisions qui affectent directement leur quotidien.
Amnesty International a été créée il y a presque cinquante ans pour
exiger la libération de prisonniers d’opinion. Aujourd’hui, nous « exigeons la dignité » pour
tous les prisonniers de la pauvreté, car nous voulons qu’on leur donne
les moyens de changer leur propre existence. Et je suis persuadée
qu’avec l’aide et le soutien des millions de membres, de sympathisants
et de partenaires que compte Amnesty International dans le monde, nous
y parviendrons.